Pendant longtemps, le déchet a été perçu comme une contrainte. Une charge à traiter, un coût à supporter, un problème à éloigner. Mais aujourd’hui, un changement de paradigme est à l’œuvre : et si nos déchets étaient une ressource ? Une opportunité économique, sociale, environnementale ?
À l’avant-garde de ce basculement, une nouvelle génération de start-ups bouscule les modèles établis. Grâce à la technologie, aux données, au design de service et à des approches locales, elles réinventent les manières de collecter, trier, valoriser et… transformer nos déchets.
Des prototypes aux solutions déployées sur le terrain, plongée dans un écosystème en pleine effervescence, où l’innovation devient un levier stratégique pour les territoires.
L’économie circulaire, nouveau terrain de jeu pour les start-ups
Un contexte réglementaire favorable
Les dernières années ont vu émerger une série de réglementations ambitieuses qui redessinent le paysage de la gestion des déchets : loi AGEC en 2020 (Anti-Gaspillage pour une Économie Circulaire), obligation de tri à la source des biodéchets depuis le 1er janvier 2024, objectifs de Zéro Artificialisation Nette (ZAN) pour 2050, zones à faibles émissions (ZFE)… Ces évolutions créent une pression nouvelle – mais aussi un appel d’air pour l’innovation.
Les collectivités, en première ligne, doivent faire plus avec moins : moins d’agents disponibles, moins de budget, mais plus d’exigences, plus de complexité, plus de flux à gérer. Dans ce contexte, elles sont de plus en plus nombreuses à se tourner vers des start-ups pour trouver des solutions agiles et sur mesure.
Une Green Tech en pleine expansion
En parallèle, l’écosystème de l’innovation s’organise. Des incubateurs comme le Circular Challenge de Citeo, ou encore l’Environmental Startup Accelerator (une initiative de Microsoft France en partenariat avec STATION F, Capgemini, EDF, SUEZ, Elaia, Citizen Capital, Time for the Planet, Loamics et l’ADEME) accompagnent les projets émergents.
Selon une étude réalisée par Bpifrance en 2024, plus de 2 750 entreprises françaises sont aujourd’hui considérées comme des GreenTech, c’est-à-dire des entreprises offrant une solution innovante qui améliore l’impact environnemental des entreprises ou des consommateurs finaux.
Repenser les déchets, filière par filière
Les biodéchets : du gaspillage à la fertilité
Longtemps négligée, la question des biodéchets s’impose aujourd’hui comme une priorité. En effet, selon l’Ademe, on produit en France plus de 46 millions de tonnes de déchets organiques par an, dont 5.5 millions de tonnes seraient encore incinérées ou enfouies, au lieu d’être compostées et valorisées (source : ZeroWaste France).
💡L’article L. 541-1-1 du code de l’environnement définit les biodéchets comme : « Les déchets non dangereux biodégradables de jardin ou de parc, les déchets alimentaires ou de cuisine provenant des ménages, des bureaux, des restaurants, du commerce de gros, des cantines, des traiteurs ou des magasins de vente au détail, ainsi que les déchets comparables provenant des usines de transformation de denrées alimentaires. ».
Des start-ups comme Les Alchimistes ont choisi de relocaliser la valorisation des biodéchets en implantant des micro-composteurs au cœur des territoires urbains. Le principe : collecter les déchets alimentaires à vélo ou camion léger, les transformer en compost local, revendu ensuite aux collectivités ou aux agriculteurs. Le tout avec des boucles de 5 à 10 km maximum, en circuits courts.
Autre exemple : Love Your Waste, qui accompagne les établissements publics et privés d’Île-de-France (écoles, restaurants, hôpitaux, etc) pour réduire et valoriser les restes alimentaires via la méthanisation.
Textiles, mégots, plastiques, BTP : rien ne se perd
D’autres start-ups s’attaquent aux “nouveaux déchets” — ceux qui posent des défis logistiques ou environnementaux spécifiques. En voici quelques exemples :
- Plaxtil transforme les textiles usagés en plastique recyclé pour fabriquer des objets. En novembre 2020, en association avec KIABI, ils ont lancé le premier cintre recyclé et recyclable a l'infini fabriqué à partir de déchets textiles non-recyclables.
- Cy-clope collecte et recycle à 100% les mégots de cigarette en combustible.
- Cycle Up met en relation donneurs et repreneurs de matériaux issus de la déconstruction (cloisons, fenêtres, sanitaires…) pour favoriser le réemploi dans le bâtiment.
Chaque matière devient une filière potentielle, dès lors qu’elle est tracée, triée et traitée avec soin.
Réemployer, réparer, consigner : les modèles alternatifs gagnent du terrain
La réduction des déchets passe aussi par l’évitement : ne pas produire, ou produire mieux.
C’est la promesse de Jean Bouteille ou de Loop, qui remettent la consigne au goût du jour avec des systèmes de contenants réutilisables en vrac. C’est aussi celle de Murfy ou Back Market, qui rendent la réparation ou la seconde main plus accessibles pour l’électroménager et l’électronique.
À travers ces modèles, c’est tout un imaginaire de la durabilité qui se réinvente, loin du jetable.
Du terrain au pilotage : quand la tech rend le service public plus efficace
Des outils qui transforment l’opérationnel
Si la valorisation est essentielle, la collecte reste un maillon clé de la chaîne. Et là aussi, l’innovation transforme les pratiques.
Des capteurs de niveau, comme ceux développés par Heyliot ou Sensoneo permettent par exemple de ne collecter que les bacs pleins et d’éviter les trajets à vide. D’autres outils, comme les solutions développées par UNICO, facilitent la gestion intelligente des données environnementales issues du terrain (véhicules, capteurs, caméras…).
Start-ups et collectivités : des alliances fertiles
Ces innovations ne fonctionnent que si elles sont co-construites avec le terrain. C’est là qu’intervient la relation de confiance entre les start-ups et les collectivités. Certaines communautés de communes, syndicats mixtes ou agglomérations ont ainsi testé puis déployé à grande échelle des solutions développées par des start-ups, avec des gains mesurables sur la qualité de service et les coûts d’exploitation.
Mais cette collaboration nécessite de surmonter certains freins : délais administratifs, complexité des appels d’offres, résistance au changement en interne. D’où l’importance de formats agiles (expérimentations, marchés à bons de commande, conventions d’innovation), qui permettent de tester à petite échelle avant de généraliser.
Et demain ? Les défis du passage à l’échelle
Industrialiser les bonnes idées
Beaucoup de start-ups peinent à dépasser la phase de preuve de concept. Pour aller plus loin, elles doivent standardiser leurs outils, structurer leur modèle économique, parfois s’interfacer avec les systèmes d’information publics.
Des initiatives comme France Num, les programmes de soutien de la BPI ou les financements de l’ADEME viennent encourager ces montées en charge.
Mesurer l’impact pour convaincre
L’innovation n’est pas une fin en soi. Elle doit produire de l’impact – et le démontrer. Les collectivités attendent des résultats concrets : réduction des tonnages, baisse des coûts, amélioration du service usager.
Des tableaux de bord partagés, des indicateurs standardisés, des évaluations tierces deviennent indispensables pour asseoir la crédibilité des solutions.
De nouveaux territoires d’innovation
La dynamique ne fait que commencer. Demain, l’intelligence artificielle pourrait encore affiner le tri des déchets via la reconnaissance visuelle. La blockchain pourrait garantir la traçabilité des matières. Des robots de collecte ou de tri autonomes sont en cours d’expérimentation dans plusieurs métropoles. Et l’économie de la fonctionnalité (location, partage, mutualisation…) ouvre de nouveaux modèles d’usage.
Conclusion : Innover, oui. Mais avec et pour le terrain.
Les start-ups ont un rôle essentiel à jouer dans la transformation écologique de nos territoires. Non pas en remplaçant les acteurs historiques, mais en les renforçant, en leur apportant des outils plus modernes, plus souples, plus ciblés.
Ce n’est qu’en articulant innovation technologique et expertise métier que l’on parviendra à faire des déchets une ressource à part entière. Et que l’on passera, collectivement, du potentiel à la réalité !


